Cours sur la photo numérique

Cours de photographie (2005-2011)
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Ari Versluis et Ellie Uyttenbroek (Exactitudes.com)

Il est photographe et elle est profileuse. Ils sont intéressés par le rapport entre mode vestimentaire, codes sociaux et identité.

Le couple commence la série des "Exactitudes" (qu’il présentent comme la contraction de "exact" et "attitudes") en octobre 1994 avec un travail de commande sur les gabbers (fans de techno hardcore) néerlandais.
Frappés par l’homogénité entre ces amateurs de rave parties (même age, mêmes vêtements, même attitude), ils vont renforcer le dispositif de prise de vue en faisant prendre la même pose aux sujets photographiés.

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01.-Gabbers-Rotterdam-1994

Systématisme, paramètres et neutralisation : l’approche moderne

L’art moderne au long du vingtième siècle, s’est distingué de l’académisme en rejetant les conventions des beaux arts. Une de ses stratégies a été d’emprunter à l’approche scientifique certaines de ses méthodes, pour faire de l’artiste un chercheur spécialisé.
Les artistes vont par exemple revendiquer une bonne connaissance de l’histoire de l’art et de leur médium, se placer en continuité et rupture avec leurs pères. Le minimal art va être un point culminant de cette approche, un artiste comme Robert Ryman par exemple va aborder la peinture en utilisant la série, le travail sur chaque paramètre de la peinture de manière systématique : quel support, quelle viscosité de peinture, quel pinceau, quel surface employer, et quel résultat chaque modification de paramètre va elle produire sur l’esthétique produite. Se crée une distance à sa pratique et se veut en rupture avec le modèle romantique, celui d’un Pollock s’activant saoul au dessus dans la toile dans un bouillonnement créateur incontrôlé.
La photographie, médium moderne par excellence, a posé la question de la distance et des paramètres de prise de vue avec un peu d’avance sur les beaux arts : sa valeur de document, la mécanique de sa production, son articulation en série va générer une famille, plusieurs génération de photographes allant de Atget aux Ari Versluis et Ellie Uyttenbroek, en passant par Walker Evans et les époux Becher.

Le travail d’Exactitudes puise pleinement son esthétique dans l’histoire de la photographie : elle contrôle les conditions de prise de vue grâce au studio. La photographie couleur, le fond blanc, l’appareil à hauteur de poitrine, l’éclairage homogène, le cadrage américain, sont des paramètres fixés qui permettent une comparaison entre les "objets" photographiés, amenant notre attention sur les similitudes et différences entre ceux-ci.

Des visages et des corps en 2000

La photographie de portrait est un genre riche et divers. Le rapport entre groupe social, origine culturelle et identité y est tout aussi importante que celle de la beauté. Les photographes de portrait vont donner des visages tout au long du 20eme siècle aux grandes figures de l’art, de la politique et des sciences, mais aussi aux minorités, au groupes sociaux, aux métiers, aux classes sociales, aux régions, aux événements historiques les plus divers.

Les séries d’Exactitudes ont pour background les années 2000 et la question du village global. Quelle place pour l’individu dans les démocraties de masse, quelle place pour les groupes sociaux dans la globalisation, quelle place pour le style vestimentaire quand l’industrie du vêtement en est à sa cinquième révolution ?
Le studio de Ari Versluis et Ellie Uyttenbroek ne peut donc qu’être portatif, et son sujet éclaté sur plusieurs pays et minorités. Cependant, ce qu’ils cherchent sur ce territoire gigantesque sont des effets identitaires forts le point de convergence entre le culte de l’unique martelé par la publicité et le désir d’appartenance, dernière parade à l’atomisation des sociétés industrielles.

Les grandes villes des Pays-Bas, cosmopolites, ont une tradition d’ouverture, ce qui fait de Rotterdam, la ville d’origine et premier sujet des photographes d’Exactitudes, un des avant-postes d’une globalisation confiante dans les bénéfices de la mixité sociale et culturelle.
Le retour de l’extrême droite dans ce pays n’est d’ailleurs pas sans donner une certaine urgence à ce travail : tout comme le "Hommes du 20eme siècle" de Sander, il montre que le visage d’un pays est riche et complexe, et ne peut être réduit à quelques catégories restrictives.

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mamies

Individu, minorités dans un monde globalisé

Le sujet d’August Sander était la relation entre la fonction sociale et l’identité. En 2010, le tertiaire est triomphant et on ne peut plus imaginer un rapport aussi direct en une personne et son encrage social. Le rapport entre géographie et culture est bouleversé par les moyens de déplacement, la circulation de l’information achève de brouiller les pistes. Les groupes identifiés par les photographes de Exactitudes.com sont ici clairement des minorités, des grumeaux de la soupe globale auxquels ils donnent des noms et des descriptions ironiques :

Yupsterboys : Ipod plugged t-shirt generation on wheels that won’t grow up. Never shave !

Chefs de Confort Moderne Invisible : middle-of-the-road-family-
men, living a day-to-day working life. Buying everything, from socks to insurance, at the self serving “Supermarché”.

Ces grumeaux sont par contre localisés : les deux photographes les rencontrent dans des lieux précis à des moments précis. Il s’attachent à dégager des sous-cultures locales, qui se marquent par des codes vestimentaires et des postures de corps. Nous ne sommes donc pas ici dans un déni de la notion d’identité, ni dans un déni de la notion de culture, ni dans le déni de la géographie, mais dans sa redéfinition suivant des dynamiques autres. Le travail d’Exactitudes porte un jugement ironique sur le codes stéréotypés de notre culture individualiste, mais il n’est ni cynique ni défaitiste.

La photographie s’avère être un outil puissant pour inventorier les finesses des codes vestimentaires, la répétition dans la différence. Au-delà d’un collage de signes, des corps continuent à prendre place dans l’image, qui nous parlent de la survie en milieu urbain, de la négociation permanente que nous entretenons avec l’autre.

Par stephane, 25 avril 2010