Cours sur la photo numérique

Cours de photographie (2005-2011)
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Robert Frank

Photographe né en suisse en 1924. A partir de 1949 déambule à travers le monde (France, Pérou, Angleterre), s’installe aux Etats-Unis puis au Canada. Photographe peu connu du grand public, son influence est grande sur l’histoire de la photographie d’après guerre.

Robert Frank n’est pas le premier à considérer la photographie comme un miroir (renvoyant son propre reflet) plutôt qu’une vitre (sur le monde extérieur). Mais pour lui la photographie est un lieu d’expérimentation, dont le centre sera la subjectivité du médium photographique.

La subjectivité en photographie n’est pourtant pas une évidence en soi. Si le fait qu’une photographie puisse être interprétée de manière subjective est effectif depuis longtemps (les photographies documentaires d’Atget, dans les mains des surréalistes, deviennent la preuve que de l’étrangeté du monde), la production d’une image subjective est un chantier juste ouvert à l’époque où Frank se met à l’explorer.

La "photographie subjective" de Otto Steiner, dans les mêmes années, explore un versant formel de subjectivité, on y produit massivement des images abstraites. Frank quant à lui continue à se confronter au réel, au monde extérieur. Il part au Pérou en 1949, en Angleterre (Londres, 1951-1952, Pays de Galles en 1953), ensuite aux Etats Unis (à partir de 1954).

L’époque est un age d’or de la photographie de reportage, l’homme occidental est confronté aux prémisses d’un monde globalisé qui se raconte dans les journaux et les grands magasine de reportage (Life, Paris Match par exemple). L’engagement politique des "grands reporters" y côtoie le désir d’objectivité, la photographie est célébrée pour sa capacité à générer de l’information autant que de l’impact émotionnel.

Frank va participer d’un courant plus souterrain, mais aussi influent : la Beat generation. Contemporain de Jack Kerouac (avec qui il prend la route en 1958), il partage avec cette génération d’après guerre le goût de l’errance et du spleen.

Esthétiquement, les images de Robert Frank déstabilisent durablement la "belle image" en photographie. Son approche se veut aux antipodes de Cartier-Bresson et de son regard décisif, qui veut aligner "le coeur et l’esprit", ce qui signifie des images à la composition irréprochable et un sujet clairement exprimé.

Chez Frank, l’instant de la prise de vue n’est comme jamais décisif. Il aurait pu avoir lieu avant, après ou même jamais. La composition de Frank est flottante, parfois même chavirante, et la matière de l’image même semble échapper au photographe. Grain, surexposition, sous-exposition, flou s’emparent de l’image pour nous faire perdre l’évidence de l’information au profit de l’impression d’un quelque chose qui se passe. Ses sujets sont comme des objets trouvés, glanés sur les routes et dans les rencontres fortuites du voyageur instable qu’il est.

Toutes une batterie de techniques va être invoquée pour atteindre cet objectif : photographie en gardant l’appareil suspendu à la sangle, au niveau du nombril. Long temps de pose (1/15, 1/8), faible profondeur de champ, photographie au jugé, l’appareil tenu d’une main parfois à bout de bras. Au delà du risque de la photo ratée, Frank semble rechercher en outre le danger dans l’acte photographique : photographie brutale d’inconnus sans le moindre contact préalable, lieux hostiles, situations scabreuses. Ainsi ce bar dans le sud des Etats Unis où après lui avoir posé quelques questions sur sa présences, un sheriff lui demandera d’avoir quitté la ville dans l’heure.

Balladé le long de la route 66, son oeil désabusé et ironique va glaner 24.000 images dont il tirera le livre "les américains" (1958), reçu tièdement par le public américain lui-même, un travail à retardement dont l’importance grandira avec les années. Un succès lui arrive pourtant dans le milieu photographique (un de ses mentor, Walker Evans, fera l’éloge de son travail et de sa capacité à produire un sentiment par l’image). Ce succès de milieu, au lieu de le conforter, le conduira à abandonner la photographie pour le cinéma.

Son parcours en tant que cinéaste expérimental (1960-1975) ne connait pas la gloire, même quand il prend pour sujet Kerouac et la beat generation (Pull my daisy, 1959) ou les Rolling stones (Cocksucker Blues, 1972). Cette absence de reconnaissance ne semble pas le géner.

Il me paraissait logique d’arrêter la photographie au moment où le succès venait. J’allais me répéter. J’avais trouvé mon style et je m’y étais installé, et j’aurais pu aller au-delà. En revanche, je n’ai jamais parfaitement réussi dans le cinéma, ça n’a jamais parfaitement marché. Et ça, c’est merveilleux. Il y a toujours du bon dans l’échec : ça vous pousse en avant.

Il revient à la photographie en 1975, laminé par la vie. Il s’est séparé de sa femme Mary en 1969, sa fille Andrea meurt dans un accident d’avion en 1974, son fils Pablo, schizophrène, est interné (il meurt en 1994). Sa photographie est le reflet éclaté d’une vie de douleur, de spleen, d’isolement aussi. Frank vit à Mabou, une pointe enneigée du Canada, en communauté avec sa nouvelle compagne.

Il revisite son passé vécu et photographié dans cette dernière phase de son travail, tout en faisant l’apologie des petits moments précieux que lui laisse sa vie : l’amitié, l’amour côtoient le regret et l’amertume.

Polaroïds griffés et annotés, assemblages d’images anciennes et nouvelles, sa photographie quitte définitivement le canevas classique du tirage noir et blanc sous cadre. Images anciennes et nouvelles associées, photographies d’installations éphémères dans et autour de sa maison, mise en couleur sommaire à l’acrylique, surlignage, griffures, grattages, perforations.

Il réalise aujourd’hui encore différents projets, comme des souffles courts, ainsi cette collection d’images du petit livre "Thank you", dans lequel il publie messages et photographies d’encouragement à vivre, envoyés par des fans anonymes ou des amis de longue date. Robert Frank a aujourd’hui tellement lié son travail à sa vie que les photographies qu’il reçoit ne se distinguent plus de celle qu’il pourrait faire. Une vie comme une oeuvre d’art totale, donc. Une oeuvre d’art totale et douloureuse.

Par stephane, 16 mars 2008