Cours sur la photo numérique

Cours de photographie (2005-2011)
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Exercice 6 : Hors du champ

Le hors champ est constitutif d’un médium comme la photographie, qui prélève optiquement un morceau de réel. Le hors champ est ce qui échappe au champ de la capture à la fois dans l’espace (ce qui est autour de l’image), dans le temps (ce qui se passe avant et après), et dans le contexte (la contexte social, historique, politique, la signification de l’image).
Dans la construction narrative de l’image, le hors champ crée un mystère, un effet d’ellipse, un vide à combler par l’imagination, casse la chaîne causale. Dans la construction de la composition de l’image, le hors champ crée un vide, une aspiration vers la périphérie, un déséquilibre dynamique.

Le hors champ est une question esthétique importante, aux multiples implications politiques, éthiques. Isoler un moment peut être cruel, isoler un événement de son contexte peut le rendre ridicule, révoltant, fantastique. C’est une responsabilité pour le photographe de doser ce qui entre et sort d’un champ, et chaque approche photographique a sa manière de gérer cette notion. Le hors champ nous intéresse donc parce qu’il oblige à construire une situation en partie reconnaissable, en partie dissimulée, créant ainsi une tension supplémentaire.

Mettre hors champ

Mettre hors champ une partie importante d’une situation est un bon exercice pour sortir de la « photographie de sujet », c’est-à-dire la photographie que l’on fait parce que l’on veut photographier quelque chose de précis (maman, mets-toi à côté de papa). C’est affirmer la nature imparfaite de l’image photographique, et de la vision même, c’est aussi faire entrer dans le champ des objets et situations inattendus. C’est ouvrir le champ. Faites donc ça sur 10 images.

Le hors champ peut-être :
- Le sujet coupé : le plus simple a réaliser, mais au final difficile à utiliser. Couper la tête de quelqu’un qui pose visiblement pour l’objectif. Il faut que le sujet soit évident, que la portion hors champ soit signifiante pour que ça marche. Il ne suffit pas de décaler le champ de l’image.
- la disposition de l’information sur les bords de l’image. Vider le centre, utiliser les bords et les coins pour construire l’image est une méthode assez efficace.
- le contexte de l’image : une tension perceptible, mais en suspend car incompréhensible si on ne connait pas le contexte. Pour réussir ce type d’image, il faut que l’importance de ce contexte soit perceptible, un construction dramatique forte doit être mise en place. La photographie de la "vallée des boulets" de O’sullivan par exemple.
- Le all-over : terme issu de la peinture abstraite, le all-over désigne l’utilisation de la surface visible de manière non discriminée : les détails abondent, renvoyant l’image à son statut de fragment. La photo de nuage de Stieglitz par exemple.
- Le hors-champ ramené dans le champ : par le truchement d’un reflet, d’une ombre, d’un écran, ramener l’image qui devrait être hors du champ à l’intérieur de celui-ci rappelle le caractère fragmentaire de l’image photographique. La scène de rue d’Engel par exemple.
- L’extrême apparition d’un contexte extérieur à l’image : le bord de l’image, un détail révèle quelque chose d’importance, qui change l’interprétation de celle-ci. Le portrait par Irvinn Penn de Capote par exemple.
- Le photographe lui-même, dont la présence, évidente intellectuellement, devient manifeste par la construction de l’image. Le portrait de l’enfant à la grenade de Diane Arbus par exemple.
- Le spectateur plutôt que la scène : un décalage simple qui montre celui qui voit la scène plutôt que la scène. Pour que la photo marche, ce qui s’y passe doit en partie se voir dans le comportement du ou des spectateurs.

La série

La première partie de l’année était centrée autour de notions techniques. Bien que j’y demandais un dépassement de la simple réponse technique, celle-ci prenait une place prépondérante.
Dans cette deuxième partie de l’année il ne sera plus question de technique, même si on en est jamais débarrassé. Il sera plutôt question d’approche, de cohérence, de construction d’un propos à travers la notion de série. La série est un outil puissant en art, mis en place surtout par la modernité. Il permet de dégager des invariants, d’affirmer des choix esthétiques, d’évacuer l’accident par l’affirmation des méthodes, sujet, techniques cohérents. La série pose aussi le risque de l’essoufflement, de la redondance, de la répétition lassante.

L’exercice

Produire 10 photographies comportant une tension entre ce qui est présent dans le champ et un hors-champ. Chaque image doit avoir un qualité propre, mais l’ensemble des images doit présenter une cohérence même diffuse. Par quoi passe cette cohérence ? C’est là votre travail. Rappelez-vous qu’elle peut être technique ou méthodique, être dans votre approche ou dans le sujet lui-même.

Durée : 2 semaines.

Résultat : l’évaluation portera sur la capacité à faire un usage personnel du hors-champ. Ni virtuosité, ni originalité à tout crin ne sont nécessaires.

Par stephane, 11 janvier 2010