Cours sur la photo numérique

Cours de photographie (2005-2011)
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Norbert Ghisoland

Photographe belge né en 1878 à La Bouverie et mort en 1939 à Frameries. Il photographiera durant les années 1920-1930 la population de Frameries, où son studio de village est installé, et de ses alentours.
Cette région n’est pas n’importe laquelle : c’est le Borinage, celui de "Misère au Borinage" de Storck, où l’extraction du charbon crée la richesse, la classe ouvrière, le syndicalisme et le parti socialiste.

Il est probable que Norbert ghisoland se considèrait comme un bon artisan, mais pas comme un artiste. Il ne doit avoir vu son oeuvre que par parcelle, au fur et à mesure qu’il a vendu ses tirages à ses clients. Sa transmutation en artiste est un effet de l’histoire.

Son père, mineur de fond, désire un autre destin que le sien pour ses enfants. Il économise de quoi acheter du matériel photographique pour son fils ainé. Celui-ci décède prématurément et c’est Norbert qui hérite du matériel et de la vocation de photographe. Il se forme auprès du photographe Charles Galladé à Mons entre 1897 et 1900, puis ouvre sa boutique, Grand’Rue à Frameries .

Photographe de village, il voit passer toutes les couches sociales de cette région dure comme le charbon qui sort de ses sous-sols. Nouveaux-nés, cyclistes, mariés, familles pluri-générationnelles, boxeurs, paysans, militaires, propriétaires de mine, tous sont là, endimanchés, costumés ou même nus sur une peau de mouton, pour vivre le rituel particulier du passage à l’image dans le studio désuet de Ghisoland.

Ghisoland est leur passeur. Il fait preuve d’une indéniable finesse psychologique qui donne à chacun un vraie stature face à l’objectif.
Sa rigueur formelle, sa technique photographique vont donner à ses quelques 90.000 négatifs une densité qui va émouvoir ses descendants et forcer le respect du milieu photographique.

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Ghisoland travaille avec des décors de faux murets, des décors champêtres d’un romantisme désuet, quelques accessoires (tables, chaises). répétés dans des milliers d’images, ils disparaissent de la vision par l’effet de série pour laisser la part belle aux corps photographiés, aux regards rivés sur l’objectif. Et quels corps ! Ceux d’une classe ouvrière dont c’est l’outil de travail, ceux plus habitués à l’image de la classe dirigeante, ceux hésitants et soumis des enfants. Ghisoland est un petit commerçant, et pourtant les postures sont multiples et chacun y a sa chance, prend l’espace offert par le cadre du photographe. Son choix de reculer l’appareil pour photographier ses sujets en pied n’est pourtant pas exceptionnel pour l’époque, mais on reconnait dans ces images un attention aux détails, indéfinissable mais repérable d’image en image, qui font de lui un portraitiste, quelqu’un qui dépasse le métier, au sens ou Nadar disait "Ce qui s’apprend encore moins c’est l’intelligence morale de votre sujet, c’est ce tact rapide qui vous met en communication avec le modèle, et vous permet de donner, non pas... une indifférente reproduction plastique à la portée du dernier servant de laboratoire, mais la ressemblance la plus familière, la plus favorable, la ressemblance intime."

Exhumé en 1969 par son petit-fils, puis lentement offert aux regards, ce travail possède plus d’un parallèle avec celui d’August Sander, à qui on l’a comparé : même époque (les années 20-30), même technique de studio distanciée, même panoramique social. Mais là où Sander "pense" son projet "Les hommes du XXeme siècle", Ghisoland accumule un ensemble d’images sans jamais tenter de les ordonner, ni même les choisir.

Il reste un travail d’une grande puissance sociologique, historique mais aussi émotionnelle. Toute une population candide, grave, ingénue, des visages et des corps marqués, d’autres d’une beauté sans taches, des groupes d’amis, des couples, des clubs, des familles... La cartographie d’un monde mouvant et disparaissant.

Par stephane, 9 février 2008