Cours sur la photo numérique

Cours de photographie (2005-2011)
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Exercice 12 : Archiver le monde disparaissant

La photographie, signe indiciel, est un puissant outil pour garder des traces. Dès son apparition, la photographie va s’atteler à la tâche : conserver des traces du monde disparaissant.

Rétrospective

La somme gigantesque de photographies léguée par les générations précédentes nous émeut parce qu’elle parle de personnes, de lieux, d’époques toutes entières qui ont disparu. Une photographie de place de Brouckère en 1890 offre un spectacle saisissant. On peut y reconnaitre quelques repères, mais les personnes qui y circulent dans l’après midi encore fraiche de printemps sont tous morts. Les calèches et aménagements urbains ont été dégradés ou remplacés. La circulation y est ridiculement faible.

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De Brouckère : le début 20ème
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De Brouckère : les années 50’

Les photographies anciennes permettent de mesurer des distances et de constater les changements puissants qui affectent notre environnement. Il faut dire que la photographie est née avec l’industrialisation et que cette même industrialisation a produit probablement plus de modifications sur les 150 ans dernières années que sur les trois siècles qui l’ont précédé. La modernité a aussi construit un culte de la nouveauté qui a permit aux hommes de détruire dans la joie des pans entiers de la culture.

Tout regard rétrospectif permit par la photographie transforme l’image en document, et tout ensemble en archive.

La nostalgie anticipée

Mais il arrive que des institutions ou plus simplement des photographes aient l’intuition d’un changement majeur, qui va se manifester par la disparition de pans entiers d’une culture et de ses représentants. Certains de ces photographes s’attèlent alors à la lourde tâche de nous préserver de la disparition totale de cette culture en produisant des documents. Ethnologues, passéistes, nostalgiques, fétichistes, documentaristes, représentants d’une culture dominante face à une culture en déclin, derniers représentants d’une culture sans avenir, les profils sont nombreux.
Et étrangement, si les masses de photographies générées ont généralement le statut de document, ces images dégagent de puissantes émotions, qui ont quelque chose à voir avec l’apparition du spectral, du lointain, de "l’aura" dont parlait Walter Benjamin dans son fameux texte "L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique".

L’aspect pervers de cette opération est qu’elle accélère parfois la disparition de ce qu’elle entend préserver. On garde une trace à jamais, et l’original peut disparaitre sans risque. On sait que Theodore Roosevelt a encouragé le travail de Edward Curtis car celui-ci archivait des peuplades qui, pour lui, avaient leur place uniquement dans les livres d’histoire.

Le document

Une approche de type documentaire est généralement recommandée pour ce type de travail. Qu’est ce qu’un document photographique ? Il n’existe pas de réponse mais plutôt des usages. Les époux Becher représentent un des plus grands rigorismes de cette approche, on peut en extraire l’essence :
- L’objectivité se veut du côté de l’objet, le sujet doit s’y effacer.
- On adopte la meilleure position par rapport à l’objet pour en tirer le maximum d’informations utiles. De face, de profil, en plongée, cela dépend du sujet et des conditions générales de la prise de vue.
- On essaie de constituer des séries, un approche relativement systématique donc des objets visés. On constitue donc un "objet". "La ménagère" peut être un objet.
- On essaie d’avoir une approche cohérente des objets de la série, les conditions de prise de vue tendent donc à être maitrisées dans ce sens.

Résultat

L’évaluation portera sur la capacité à faire un usage personnel et/ou détourné de la notion de document et d’archivage. Ni virtuosité, ni originalité à tout crin n’est nécessaire. On évitera de nouveau les fameuses « réponses techniques ». Pousser le bouton en répondant aux critères n’est pas suffisant.

Par stephane, 2 mai 2010