Cours sur la photo numérique

Cours de photographie (2005-2011)
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Nobuyoshi Araki

Photographe japonais né en 1940, Nobuyoshi Araki a tous les attributs de l’exotisme nippon pour nos yeux d’occidentaux : prostituées, geishas alanguies, bondage traditionnel, discours sur la mort, fascination pour la ville de Tokyo, la panoplie est complète pour en faire le "one-stop" photographe artistique nippon.

Longtemps sceptique à propos du travail d’Araki, c’est la vision du court métrage dans la série "Contacts" qui m’a permis d’avoir un regard plus attentif à ce travail, d’en fournir quelques clés, et donner de l’épaisseur au personnage. Je le recommande donc chaudement.

Son travail démarre véritablement en 1971, avec la publication d’un livre traitant sur le mode intimiste son voyage de noce. On y trouve en germe plusieurs de ses thèmes de prédilection (le corps des femmes, l’intime et le banal notamment), et sa méthode de production (l’errance, le quotidien et surtout le déclenchement facile et sans tabou).

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Voyage sentimental, 1971

Il n’est pas le seul photographe a travailler sur ces bases : des photographes comme Robert Frank, notamment, ont déjà ouvert la voie. Mais Araki apporte au genre sa spécificité : le désir est un moteur puissant dans sa production, la sexualité est traitée sur le même mode que le reste des comportements sociaux. D’autre part, le non-choix entre le privé et le public, entre l’anecdotique et le marquant, doublé du compulsion à déclencher, le conduit à présenter ses images en groupe plutôt qu’opérer des choix précis dans ses images. Son travail est donc une forme de dévoilement de sa vie même, qui mêle production professionnelle et photos souvenirs, déambulation en rue et photographies d’intérieur, natures mortes et traces diverses de son activité sexuelle.

Les années 80’ marquent une accélération et une radicalisation de son approche : la mort de sa femme achève de dé-réguler son activité. Il voyage, travaille abondamment, multiplie les rencontres amoureuses et l’appel à la prostitution. Il pratique la photographie de studio, qu’il domine parfaitement, avec grand raffinement. Mais autour de son travail professionnel, il continue la prise de vue. La photographie couleur au 24X36 ou au polaroïd, le mode automatique, le flash font leur apparition, permettent un travail rapide, un développement industriel, un débrayage de sa production photographique, qui s’emballe et lui octroie la possibilité de restituer sa vie en tranches fines et régulières.

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Lorsque le "dos dateur" apparait, gadget imprimant directement sur la pellicule la date de la photographie, les photographes crient au scandale (la date est insolée sur le négatif, dans le coin de l’image, de manière irréversible), mais Araki se précipite pour en acheter un. Il vient de trouver l’instrument qui transforme le flux de sa photographie en mémoire.
Ce détachement par rapport à la technique le rapproche d’une photographe comme Nan Goldin, mais Araki a une approche plus solitaire là où Goldin fait exister sa photographie comme lien social. De plus, la photographie à main levée de Araki n’est qu’une partie de sa production, une autre partie, la plus connue, étant un travail en studio.

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La partie surexposée du travail de Araki reste ses photographies érotiques, noir et blanc et couleur. Reconnues dans son pays et excellent produit d’exportation, elles trouvent un public de connaisseurs, de curieux et d’érotomanes dans les magasines et les galeries. Araki revendique l’ancrage fort de ses images dans la culture japonaise : le sexe et la mort ne sont que les deux faces de la même chose, et Tokyo est pour lui la capitale du sexe et donc de la mort (un de ses livres phares s’appelle "Tokyo lucky hole"). Les codes sociaux japonais sont difficiles à interpréter pour l’occident. Les interdits y ont une géographie différents, la place du corps, de l’érotisme et du sexe restent cryptiques même si la littérature, le cinéma et le manga sont disponibles largement depuis les années 80’.

Les photographies d’Araki restent donc en Europe un sujet de fascination, de moquerie et de dégoût mélangés. Leur maniérisme les rend acceptables, d’autant qu’à la différence d’un Mapplethorpe par exemple, elles sont exclusivement hétérosexuelles. La femme y est apprêtée et offerte, soumise même avec le bondage. La qualité photographique fait hommage à leur beauté en même temps qu’elle les transforme en objet étrange, au sens psychanalytique du terme (Freud en effet décrivait par le terme étrange la peur ressentie par les enfants qui, voyant leurs parents nus par accident pour la première fois, ne les reconnaissait pas). Ici, les corps transformés par les liens, la pose, suspendent la lecture de l’image. Ses photographies de fleurs sont parfaitement dans cette lignée : trop sensuelles, trop sexuées, elles oscillent entre métaphore et littéralité du sexe, sa platitude hypnotique.

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Pour Araki, ces photographies sont un moment du corps, un moment de la rencontre, un moment du monde. En cela, comme habitant de Tokyo, qu’il nous décrit comme ville de tous les extrêmes, il est aux avant postes de notre société post-moderne. L’expérience morcelée d’un monde déconstruit, et en constante accélération, dans lequel la quête de jouissance et la petite mort qui l’accompagne rythment nos vies.

Par stephane, 2 janvier 2010