Cours sur la photo numérique

Cours de photographie (2005-2011)

Le regard pervers du censeur

Article sur la censure, parlant notamment de Sally Mann. Par Julien Dorra, sur le site Bulbe.com

« Les enfants nus ne sont plus considérés comme des sujets convenables en art », rappelle le Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec (RCAAQ) lorsqu’il publie, en février 2003, une brève sur la controverse autour d’une exposition de portraits mères-enfants à Toronto. Lors de cet évènement, l’évocation de l’artiste vidéo Lyla Rye, basée elle aussi à Toronto, nous entraîne dans une liste vertigineuse de petites censures ordinaires et de pressions policières sur les artistes qui axent leur travail sur l’enfance. En voici un florilège.

En réalité il n’était même pas question de nudité dans Byte, l’œuvre vidéo de Lyla Rye qui était montrée en juillet 2002 à la Eyelevelgallery de Halifax (Canada). Disposée dans la vitrine, et donc visible depuis la rue, la vidéo montre le visage d’une femme et d’un bébé qui jouent à se chanter dans la bouche. À la fin de la séquence de douze secondes, le bébé mord la lèvre de sa mère - car c’est bien sa mère - qui se détourne brusquement en se couvrant la bouche de douleur. La séquence reprend, avec différents effets de masquage, pendant huit minutes.
L’après-midi du 10 juillet, la police se présente sur les lieux et réclame la bande. La galerie, tout en réaffirmant son choix de montrer la vidéo au public, accepte de confier la bande à la police.
La motivation de l’intervention policière : trois signalements écrits et trois autres plaintes orales. Il semble que pour la police, comme pour la presse locale, toute la question ait été de déterminer si Lyla Rye embrassait ou non son bébé sur la bouche. Et que cela suffise pour arrêter légitimement son exposition, sans pour autant déclencher de poursuite judiciaire. La police à conservé la bande une semaine, ne la rendant qu’après la date de fin de l’exposition.

Pour Lyla Rye, le problème que révèle cet incident n’est pas tellement celui de la censure mais celui de savoir quelle image des enfants est rendue disponible dans l’espace public. « Les actions et les sentiments des mères sont très contrôlés et surveillés, depuis l’intrusion de parfaits étrangers qui veulent vous dirent comment vous comporter comme parent jusqu’à celà, la saisie par la police des mœurs d’une bande vidéo montrant une mère et son bébé jouant avec leurs bouches à chanter » (extrait d’un article de Christina Starr). Pour cette artiste, qu’une des relations parmi les plus complexes qui existent - la relation entre un parent et son enfant - soit contrainte à des images idylliques et sans réalité est tout simplement insupportable.

De bonnes mères

L’exposition I Am A Camera, à la galerie Saatchi, a subit un raid de la police de Londres en mars 2001.

La cible, ce sont les photos de Tierney Gearon, des instantanés familiaux à l’esthétique teintée de sa pratique de photographe de mode. Sur quelques images, ses enfants y apparaissent nus, et sur une photographie, son fils urine dans la neige. La police menace de poursuite judiciaire si deux photographies en particulier, dont cette dernière, ne sont pas retirées. La galerie, puissante, refuse de céder. Après une semaine d’intenses défenses médiatiques, l’état annonce qu’il n’y aura pas de suite.

Mise en cause, Tierney Gearon s’est défendue d’abord de toute mauvaise intention, en tant que mère : ses enfants sont fiers et heureux d’être pris en photo. Elle les aime, doit-elle toujours assurer.

Au cours des vingt dernières années, plusieurs artistes femmes ont subit le harcèlement de la police pour avoir photographié leurs propres enfants nus. D’après Susan Ager, dans un article daté de l’année 1990, beaucoup ont cessé de travailler sur ce thème suite à ces persécutions.

Sally Mann n’a jamais directement été ennuyée par la justice, mais elle tient a préciser, elle aussi, que chacune de ses photos est innocente, qu’il s’agit ici, par exemple, de jus de groseille et non de sang, que sa grande propriété est close et que ses enfants n’étaient donc pas là errant en pleine nature mais bien à l’abri, sous son regard. Cela n’empêche pas Randall Terry, militant d’extrême droite, de classer ses livres dans les « ordures criminelles » (« criminal garbage »). Ni ses lecteurs d’être poursuivis, eux.

En août 1996, Roger Moody, journaliste et activiste, subit une perquisition. La police trouve, parmi ses dizaines d’ouvrages, des livres de photographie par Sally Mann et Jock Sturges, entre autres. Alors même que les livres de photographie en question sont en vente libre au Royaume-Uni, ils sont désignés comme matériel indécent représentant des enfants et permettent que Roger Moody soit inculpé pour infraction par la Protection of Children Act. Sept charges sur huit ont ensuite été annulées, plusieurs experts venant témoigner, entre autres, de la valeur artistique des ouvrages. Roger Moody se verra finalement condamné à 75£ d’amende pour détention d’une diapositive jugée indécente.

Ce qui est intéressant ici, c’est que si Thames et Hudson, éditeur de Jock Sturges, a bien volontiers reconnu distribuer ces ouvrages, aucune librairie majeure n’a voulu témoigner qu’elle les vendait. La solidarité de son éditeur est sans doute due au fait que Jock Sturges lui-même a vu l’ensemble de son matériel et des photos de son studio de San Francisco saisi en 1990, qu’il a ensuite dépensé plus de 100.000 $ en frais de justice, pendant plusieurs années, après avoir été disculpé des charges de pornographie infantile, et se voir rendre son matériel dans un assez mauvais état.

Plus étonnant encore, le représentant de Phaidon, éditeur anglais de Sally Mann, a même expliqué en substance que l’artiste américaine ne pouvait soutenir un acheteur de son livre sans connaître le motif de l’achat ! Il y aurait donc une bonne et une mauvaise façon de regarder une œuvre.

Des indices montrent que c’est maintenant vers l’usage de l’œuvre par le spectateur que se déplace le mouvement de censure. Une mère de famille respectable peut sans risque détenir un livre montrant des enfants nus. Mais tout un ensemble de populations voit son rapport aux images d’enfants être considéré comme délictueux. On comprend pourquoi le glissement s’opère : la liberté de création acquise par les artistes empêche aujourd’hui de s’attaquer aisément à une œuvre qui ferait usage de l’enfance de manière incorrecte. La liberté de l’artiste étant généralement admise comme faisant partie du processus créatif, il devient plus efficace de s’attaquer à ceux qui regardent ou offrent au regard.

Exposer, c’est s’exposer

L’article de Susan Ager nous rappelle aussi ce procès où, dix-sept mois après sa mort, deux œuvres de Robert Mapplethorpe, Jesse et Rosie, entraînèrent le directeur du Contemporary Arts Center de Cincinnati dans un procès pour obscénité. L’objet : deux photos d’enfants, un garçon de l’âge de cinq ans, juché nu fièrement sur une chaise dans la cuisine de sa mère, et une fille de trois ans, sans culotte après une journée à jouer dans l’eau. Il est notable que cinq autres photos du procès étaient en cause car jugées homo-érotique, c’est-à-dire présentant un connotation homosexuelle masculine adulte. Il est aussi notable que le père et la mère du garçon aient tout les deux accroché ce portrait, acheté 200 $ à l’artiste alors qu’il n’était pas encore connu, en bonne place dans leurs appartements respectifs.

En septembre 1996, à Londres cette fois, la galerie Hayward a demandé préventivement au Vice Squad du centre de police de Charing Cross son avis sur le contenu de leur future exposition des photographies de Robert Mapplethorpe. La police a alors déclaré que deux des œuvres étaient de la pornographie infantile, Rosie et Marty and Hank, et, semble-t-il, les a confisquées. Rosie, aujourd’hui une adulte vivant à Londres, a publiquement exprimé sa tristesse de voir cette image innocente la représentant enfant considérée comme pornographique.

Revenons à une histoire qui a eu lieu en France : l’attaque judiciaire contre Présumés Innocents, l’art contemporain et l’enfance exposition du Capc, musée d’Art contemporain de Bordeaux. Au vu de l’ambiance délétère dès l’ouverture de l’exposition, la conclusion n’est pas très étonnante.
Le maire de Bordeaux, Alain Juppé, avait tout d’abord annoncé qu’il n’irait pas au vernissage, fait retirer son nom des cartons d’invitation et interdit à ses adjoints de s’y rendre. La mairie décida aussi de retirer tous supports de promotion sous son contrôle à l’exposition, qui avait lieu au sein même d’une structure municipale. Pourtant, de juin à septembre 2000, l’exposition se déroule normalement, sans incident. Les critiques ne soulèvent pas de scandale particulier, et, par exemple, 1500 scolaires visitent l’exposition dans le cadre d’une préparation commune avec l’académie. Fin 2000, plus de deux mois après la clôture de l’exposition, et semble-t-il au seul vu du catalogue, une plainte est déposée par des associations et un particulier (« père de famille » est-il alors précisé) sur la base des articles du code pénal sanctionnant la corruption de mineurs et des nouveaux articles de 1994 ayant trait aux représentations pornographiques de mineurs.

Les plaignants ne demandent pas simplement que les catalogues soient saisis et détruits, mais que les œuvres le soient aussi ! À ce moment, les deux cents œuvres présentées sont probablement déjà toutes retournées dans leurs galeries, musées, collections d’origines : la demande est proprement délirante.

Annie Gourgue, présidente de l’association plaignante La Mouette, s’explique dans le quotidien France-Soir : « Sous l’argumentaire artistique et culturel, tout n’est pas permis, les artistes ne sont pas au-dessus des lois. Or il y a une loi qui interdit la violence, la pornographie, le côté morbide… Il faudra que ces artistes s’expliquent devant le juge d’instruction » (cité par France Culture).

Il ne s’agit donc déjà plus de protéger des enfants, mais bien de faire comparaître des artistes aux propos violents, pornographiques et morbides devant une cour de moralité.

Des aveugles invisibles

Si prendre l’enfance comme sujet devient pour les artistes juridiquement risqué, rappelons que symétriquement il y a des choses que, en tant qu’artiste ou pas, on ne peut ni dire ni montrer à nos enfants. En France, la loi de protection de la jeunesse de 1949 interdit toujours toute publication présentant sous un jour favorable le mensonge, la lâcheté, la paresse, la débauche ou tout acte de nature à démoraliser la jeunesse. De vieilles lois, vagues et prêtes à l’emploi.

Au États-Unis, le livre pour enfant Cuisine de nuit (1970) de Maurice Sendak - auteur du grand classique Max et les maxi-monstres - a été le vingt-et-unième livre le plus proposé au bannissement dans les bibliothèques. La raison ? Le personnage principal, un jeune garçon, est nu. À Springfield, Missouri, la solution trouvée aurait été de dessiner un short sur les pages du livre !

Et bien sûr, nous avons tous remarqué depuis le début des années 1990 la multiplication dans la moindre exposition des avertissements, des pièces séparées, des rideaux qui isolent les œuvres à risque. Comment en vouloir aux conservateurs ? Sous la loi française - grâce au très flou amendement Jolibois et malgré leurs tristes précautions – ces derniers risquent la prison à presque chaque exposition.

Ce qui est à l’œuvre c’est la volonté, perverse, obsédée, de transformer les enfants en aveugles invisibles. Comme toute volonté totalitaire, elle est vouée à l’échec. Mais les dégâts sont déjà là, dans la censure, l’autocensure, et la négation des réalités de l’enfance.

Alors que l’on débat du rôle de la pornographie dans la construction des modèles sexuels des adolescents, il faut se demander comment nos enfants pourront penser leur corps et leur sexualité si on tente de leur interdire toute représentation autre que froidement médicale, à l’école, ou crûment pornographique, en cachette ? Les enfants ont besoin de se nourrir de symboles, et ceux que les artistes leur proposent sont riches de sens multiples.

Julien Dorra

Par stephane, 13 juin 2008